L’écrivain d’origine turque Metin Arditi saisit l’occasion de la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux dernières élections turques pour s’adresser à celui qui l’a fondé avant de devenir chef d’Etat. Il l’encourage à apporter une solution au problème des relations entre l’Arménie et la Turquie, notamment en reconnaissant le génocide arménien.
Monsieur le Président, Tayyip Bey,
Je me pose souvent cette question: qu’est-ce qui caractérise un grand homme d’Etat? Je crois que c’est sa capacité à s’élever au-dessus de ce que l’on attend de lui. A réaliser des choses inattendues, audacieuses, qui par la suite sembleront d’une logique évidente. Les élections du 1er novembre vous ont placé dans une situation de grand pouvoir. Et il y a là une période courte, disons cent jours (depuis Napoléon, le chiffre est un symbole), durant laquelle vous avez tous les atouts pour marquer l’histoire de la Turquie avec panache.
Parmi les immenses défis auxquels vous devez faire face, il y en a un qui me paraît susceptible de vous positionner, aux yeux du monde entier, comme un immense chef d’Etat. Apportez une solution au problème de l’Arménie. Les répercussions de votre action transformeront de façon radicale – et pour le mieux – la Turquie, l’Europe et le reste du monde. Je m’explique.
La relation à l’Arménie est aujourd’hui dans une impasse. La frontière reste fermée. Il n’y a pas de relations diplomatiques. Les Protocoles de Zurich ne sont toujours pas entérinés. La fameuse Commission d’historiens à laquelle se réfère le Protocole n’est pas nommée. Et bien entendu le souhait ultime de l’Arménie, la reconnaissance du génocide par la Turquie, n’est pas à l’ordre du jour.
Cette situation est délétère pour la Turquie. Son image internationale s’en ressent terriblement. Les régions turques proches de la frontière en souffrent. Et l’horizon politique en direction de l’Union européenne reste bouché.
Bien sûr, apporter une solution au problème arménien peut prendre diverses formes. Vous pouvez suivre une politique de petits pas. Ouvrir les frontières. Rétablir des relations diplomatiques. Ratifier les Protocoles. Attendre les conclusions d’une Commission d’historiens sur la question du génocide. Chacune de ces décisions irait dans le bon sens. Mais l’acte de grand courage, aujourd’hui, serait de reconnaître le génocide. Vous en contestez la vérité historique? Je le sais. C’est précisément cela qui donnerait à votre acte toute sa grandeur et sa majesté.
Car sinon, qu’attendre de cette commission? Si elle ne tranche pas, tout le monde sera mécontent. Si elle affirme qu’il y a eu génocide, quel serait votre mérite à le reconnaître? Et si elle conclut qu’il n’a pas eu lieu, jamais il n’y aura de véritable réconciliation avec l’Arménie, vous le savez.
Vous – et vous seul – êtes à même, aujourd’hui, de réaliser l’impossible, à la manière d’un de Gaulle ou d’un Adenauer en d’autres temps, et de complètement retourner cette situation à l’avantage de la Turquie.
Quels seraient les effets d’une telle décision de votre part?
En Turquie, d’abord. Vous saurez trouver les mots de charité et de compassion pour expliquer votre choix au peuple turc. Permettez que ce soit moi qui le dise, il est d’une bonté immense. Türküm, doğruyum, çalışkanım, disais-je chaque matin lorsque j’allais à l’école de Şişli Terakki. Ce peuple m’a élevé, moi, enfant juif, avec amour et tendresse. Il a accueilli et protégé mes ancêtres au moment où ils fuyaient l’Espagne et son Inquisition. Il est grand, travailleur et droit. Il vous admirera infiniment pour votre force et votre charité.
En Europe, votre déclaration fera l’effet d’un coup de tonnerre. Vous en sortirez immense homme d’Etat. Et les portes de l’Union européenne s’ouvriront enfin à la Turquie, comme elles auraient dû le faire depuis longtemps.
Enfin, vous aurez rappelé aux yeux du monde entier que l’islam est une religion de compassion et de paix. Ils seront des milliards sur terre à vous bénir de l’avoir fait. Et vous aurez placé le pays en position de grande puissance centrale, non pas entre Orient et Occident, mais à la fois en Orient et en Occident.
Respectueusement vôtre,
Metin Arditi